Une mauvaise gouvernance détruit des familles: un affectueux hommage à Priso

décembre 14, 2018
Author:
Indra van Gisbergen

Vendredi dernier (7 décembre), je suis arrivée à Yaoundé, la capitale du Cameroun, pour travailler avec le partenaire de longue date de Fern, le Centre pour l'Environnement et le Développement (CED). Le but de ma visite était de confirmer nos projets pour 2019 en vue de poursuivre nos efforts communs pour protéger les forêts du Cameroun qui disparaissent rapidement, renforcer les droits des personnes qui y vivent, et améliorer la gouvernance des forêts.   

Mon ami et collègue Priso Regis Christo, membre de l’équipe du CED et coordinateur de notre projet ConNGOs, devait venir me chercher pour commencer à travailler le soir même. Mais il n'est jamais arrivé à l'aéroport. Un camion grumier a heurté sa voiture et il est décédé avant d'arriver à l'hôpital. Le conducteur du camion s'est enfui, craignant les représailles d'une foule en colère.  

La vie d'un père de trois jeunes enfants âgés de cinq, trois et un ans, la vie d'un mari d'une femme aimée et aimante, a été effacée. En un instant, la famille, les amis et les collègues de Priso, âgée de 35 ans, se retrouvent bouleversés, choqués et face à son absence. Nous nous demandons tous comment une telle tragédie a pu se produire ?

Cette route qui mène à l'aéroport international de Yaoundé est tristement célèbre à cause des nombreux accidents qui y ont déjà eu lieu. Il s'agit du deuxième accident mortel sur la même route et avec la même entreprise impliquée en un mois.

L'état désastreux de l'une des routes principales de Yaoundé, la vitesse du camion, l'imprudence du conducteur et le manque d'accès aux soins médicaux reflètent un malaise plus profond au Cameroun. Ce pays compte en moyenne 16 600 accidents de la route par an : des accidents qui tuent plus de 1 000 personnes par an selon les chiffres officiels et plus de 6 000 selon l'Organisation mondiale de la santé.

La mort de Priso est une illustration tragique de la façon dont la mauvaise gouvernance et la culture d'impunité du Cameroun mettent sa population en danger : Priso serait vivant si les sociétés forestières étaient tenues pour responsables lorsqu'elles ne respectent pas la loi. Et la mauvaise gouvernance qui fait autant de victimes sur les routes du Cameroun fait également écho à la manière dont le pays gère ses ressources naturelles, y compris ses forêts tropicales.

Cette semaine a été marquée par le 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, qui stipule : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » (article 1) et selon laquelle « Toute personne a droit à la vie, à la liberté et à la sécurité. » (article 3).

Pourtant, il semble que certaines personnes sur cette terre soient moins bien considérées et moins protégées que d’autres - et, pour nous tous qui déplorons cette perte, c’est une cruelle injustice que Priso soit l’une d’elles.

Priso était un homme charmant, positif et attentionné, qui a consacré de nombreuses années de sa vie à rendre le monde meilleur. Il s'est engagé dans la lutte pour la conservation des forêts du Cameroun, pour le respect des droits des communautés et pour l'amélioration de la gouvernance forestière et l'accès de tous aux énergies renouvelables.

La triste ironie du sort a fait qu'un homme qui travaillait pour la protection des forêts et des populations a été tué par un camion forestier ; que celui qui a œuvré pour rendre le secteur forestier du Cameroun responsable de ses actes a été tué par l'irresponsabilité de celui-ci.

L'abattage illégal est toujours d'actualité au Cameroun et mon pays, la Belgique, est l'un des principaux importateurs de bois camerounais au sein de l'Union européenne (UE).

Bien que l'UE et le Cameroun aient signé un accord de partenariat volontaire (APV) en 2010 et que le règlement sur le bois de l'Union européenne (EUTR) soit en vigueur depuis 2013, l'exploitation forestière illégale n'a pas diminué. Au contraire, elle est en augmentation au Cameroun et elle engendre la disparition des forêts, la destruction de la vie des populations et l’aggravation du changement climatique.

En résistant à cela, Priso se tenait du bon côté de l'Histoire.

J'ai eu la chance de travailler avec lui sur la gestion des forêts communautaires, un projet visant à aider les communautés à décider comment gérer les forêts de manière à améliorer leurs moyens de subsistance tout en préservant leur statut forestier.

Demain soir (14 décembre), je prendrai l'avion pour me rendre à Bruxelles, au siège de l'Union européenne (UE), et je quitterai le même aéroport où j'attendais Priso lors d'une nuit sombre et chaude il y a une semaine. 

Lorsque Priso est venu à Bruxelles pour la première fois en mars dernier, rejoignant d'autres militants de pays forestiers tropicaux du monde entier, lors d'une tournée du lobby européen pour rencontrer les décideurs de la Commission, du Parlement européen, à Bonn et à Paris, nous avons discuté de ce que l'UE pourrait faire pour améliorer la gouvernance forestière et lutter contre la déforestation dans les pays forestiers tropicaux.

Une façon de poursuivre le travail de Priso serait que les responsables au sein de la Commission européenne et les décideurs politiques en Belgique et dans d’autres pays européens accordent toute leur attention à la lutte contre l’exploitation forestière illégale au Cameroun et intensifient leurs actions pour la mise en œuvre de l’APV ainsi que du EUTR. 

Mes pensées vont à l'épouse de Priso, Larissa, et à ses enfants, à sa famille, à ses chers amis et à ses merveilleux collègues.

Le grand sourire de Priso, son humour contagieux et son optimisme nous manqueront beaucoup, de même que son engagement en faveur des droits de l'homme au Cameroun et de la protection de ses forêts. Il nous appartient de veiller à ce que son combat pour protéger la forêt se poursuive.

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